Rituels et hallucinations

(Vous pouvez cliquer sur le nom en rouge pour voir les bandes annonces)
Tous les matins je m’envoie 2 tasses de cafés brûlants dans la gueule, parcoure le Mad Movies 5 à 10 mns aux toilettes. Cela dépend de l’article. Entre autres. Ensuite je me jette dans la douche; m’asperge d’eau, de savon et de shampoing tout en même temps dans l’espoir de gagner du temps… Pour carper un peu sur l’ordinateur avant d’aller taffer. 

Et tous les matins je pars à la bourre et arrive avec cinq minutes de retard. Je connais la route par coeur. Mes habitudes aussi! Pourtant c’est un genre de rituel, un passage obligé sans lequel je sens que la journée va partir en sucettes. Le genre de journée qui démarre si mal qu’on ne fait qu’attendre la fin. Le moment ou on franchit la porte du boulot pour rentrer chez soi; ou aller voir des potes, boire une bière ou je sais quoi. Les moments Friends quoi!. Quand ta vie est rythmée par une activité plutôt sédentaire la plus part du temps c’est important d’avoir des rituels de fonctionnements. Et ça se passe comme ça. Chez moi. Mon cerveau passe en automatique, perçoit le changement et commute sur un mode de fonctionnement différent. Il ouvre une nouvel onglet pour naviguer sur la toile de l’existence avec signets-balises pour m’orienter.

Bon heureusement je rajoutes régulièrement des signets à ma vie qui deviennent des nouveaux rituels. Depuis quelques années, à peu près à la même période, j’ai un rituel important; presque un pèlerinage. Une sorte de retour aux sources qui me permet de rebooter ma passion de cinéphile, la remettre à jour et la reévaluer. C’est simple et pas très loin. Aux alentours de fin Mars et début Avril. Ca s’appelle Hallucinations Collectives. Le festival de l’autre cinéma.

                                                                  Superbe affiche de l’édition 2018
Mais ouais! Pour ceux qui lisent ce qui se passe sur ce site; loué sois tu lecteur anonyme; j’ai déjà évoqué le festival ici ou . Cette année encore je décide donc de m’y rendre. Malencontreusement même si mon compte c’est Alcatraz ma thune a joué Clint Eastwood et s’est barrée sans prévenir. Du coup il a fallu simplifier le rituel. Surtout ne pas l’abandonner, se résigner. Je vise donc la programmation et shoote le Samedi et le Dimanche. Original! Oui bon. Je ne cherche pas à être original mais à nourrir mon insatiable désir, tel une Marilyn Chambers cinéphile, et exploser tranquillement ma zone de confort. Rien de mieux qu’une bonne dose d’hallucinations collectives. Et même si cette année j’ai n’ai pas pu m’y rendre aussi longtemps que j’aurais voulu j’ai pu entraîné des potes dans l’escapade. 

Nous arrivons donc au Comoedia Samedi pour la première séance :
Tigers are not Afraid -2017- de Issa Lopez qui a reçu l’oeil d’or du public au PIFFF 2017.

La jeune Estrella a perdu sa mère, victime collatérale de la guerre des narco-trafiquants comme de nombreuses personnes qui disparaissent chaque année au Mexique. Estrella rejoint une bande d’enfants des rues menée par El Shine dont le regard sombre accuse déjà des nombreuses épreuves qu’il a traversé. Entre les huascas bande de trafiquants à leur poursuite pour récupérer un téléphone détenant des preuves accablantes et les appels incessants de sa mère qu’Estrella croit devenir folle. Les enfants vont devoir aller au bout de leur histoire pour évoluer. Heureusement les tigres sont avec eux. Le souvenir de leurs morts, l’héritage de leur passé va les aider à grandir… Gros coup de coeur sur ce film. Parfaitement interprété par une troupe d’enfants intenses et crédibles, El Shine en tête, le film baigne dans une atmosphère à la fois réaliste et fantastique prenante. Un film mélancolique et optimiste. Bon. actuellement aucune date de sortie prévue en France. On le retrouvera peut-être d’ici quelques mois dans un service V.O.D quelconque et si vous n’y prêtez pas attention il se peut fortement que ce petit bijou passe sous les radars de votre cinéphilie avide. 

Voilà je replonge direct dans mes chaussons de cinéphile. Oui, putain! Surprenez moi, malmenez moi, provoquez moi, réjouissez moi. Je suis venu pour ça. Et même au hasard de mes disponibilités vous ne me décevez pas. Allez-y les hallus! Défoncez moi et balancez ce que vous voulez dans mes yeux; je ne les fermerais pas même si ça pique; parce que je sais que c’est fait avec bienveillance et passion.
J’ai bien conscience que cette phrase pourrait prêter à interprétation mais passons.
Après le film, mes potes, ravis et pourtant pas forcément fan de ce cinéma, et moi  on s’est fait un resto. Et retour à la maison. Demain est un autre film.

Et donc le lendemain matin arrivé direct au ciné ou je rejoins un autre pote que j’ai réussi à attirer sur Lyon en pleurant toutes les larmes de mon corps, le suppliant, invoquant la colère divine, l’obligation morale et la grandeur du cinéphile endormi qui sommeille en lui. Il a craqué et il me rejoint pour
Liquid Sky – 1982 – de Slava Tsukerman.
Ah ouais, carrément! Le film Ovni, comme ça, tôt le matin. Sorti direct des années 80 pour nous rappeler que cette période n’est pas seulement celle des gamins en vélo cross qui promènent des êtres aux petits pieds; le film raconte l’histoire d’une bande de punks cold-wave vivants dans un loft au dernier étage d’une habitation New Yorkaise observé par un extra-terrestre ayant atterri sur leur balcon. Au départ  la narration semble parfois complètement éclatée voire même avoir fait l’objet d’ajout de scènes pour la compréhension; comme l’on fait les américains avec King Kong contre Godzilla (1962) : à savoir tout l’histoire du scientifique. Pourtant le film s’installe, sa musique, son ambiance hypnotique, colorée et flashy. Sorte de délire hallucinatoire à la fois montée d’acide et redescende directe. Le film montre la fin d’une époque dont le regard perdu de Anne Carlisle, superbe dans son double rôle, reflète à merveille la tristesse, l’incandescence et la folie de cette génération. Et l’extra-terrestre observe et se nourrit de la mystérieuse quête qui pousse ce groupe à la recherche du plaisir sexuel perdu dont la drogue serait un substitue honorable et l’orgasme la mort. Assurément le film laisse des marques et derrière ses afféteries de mise en scène cache une douleur générationnelle bien réelle que l’arrivée du Sida confirmera violemment. Quand le désir de liberté s’écrase sur le principe de précaution.

                                                                              Anne Carlisle dans Liquid Sky – 1982

Et voilà bien une deuxième raison qui m’amène chaque année à effectuer mon rituel pélerinage aux Hallus. L’archéologie du Bis. Ce plaisir infini de découvrir ou redécouvrir des oeuvres; toujours dans les meilleures conditions possibles; issues de l’histoire souvent parallèle du cinéma. Pas celle qui promène ses haut talons et ses silhouettes de nobliaux indolents parés de leurs atours en verroterie et costumes affichant avec mépris leur luxueuse indécence sur les tapis impeccables des festivals à paillettes et flûtes à bulles. Non celle qui transpire la sueur, les humeurs, l’excitation et la jouissance, le sang coagulé ou celui qui s’éparpille en geyser, les poils, l’angoisse, la culpabilité et l’éjaculation visuelle offerte comme un cadeau aux spectateurs pervers que nous sommes. En sommes les images prostituées, celles qui s’adressent à tous, qui nous offrent ce qu’on est venu chercher avec ce petit plus d’authenticité, d’amour et d’humour. Ces films qui nous écoutent autant qu’ils nous parlent avec l’envie de nous faire bander. Et combien de ces films j’ai pu découvrir dans les salles du Comoedia en entrant dans la zone Bis.
Mon pote a aimé Liquid Sky, précisément parce qu’il a réveillé sa cinéphilie assoupie que je mentionnais plus haut. Du coup nous enchaînons détendus avec

3ft balls and Souls – 2018 – de Yoshie Kato. Film Japonais

Bon je vais me répéter au risque de lasser le courageux lecteur qui aura suivi jusque là.
Merci pour la découverte !! On sort de l’archéologie pour revenir au temps présent avec ce petit bijou incroyable. Avec le recul, possiblement mon film préféré de cette journée. Un film qui franchira sans doute difficilement les frontières de notre pays et pourtant. 

4 personnes s’étant rencontrés anonymement sur internet se retrouvent dans un hangar pour se suicider en faisant exploser une énorme boule de feu d’artifice (la boule  de 3 pieds du titre). Tant qu’à partir autant que ce soit dans un fracas coloré et grandiose. Mais quelque chose déraille. Et chaque fois que la boule explose les voilà revenu au début de leur rencontre avec le souvenir de leur anéantissement. Ils vont devoir découvrir ce qui déconne dans leur arrangement pour pouvoir faire le grand voyage. 3ft balls and Souls est un petit film indépendant dont le réalisateur occupe tous les postes clés. C’est un film magnifique, généreux, inventif et jamais pesant malgré son sujet. La mise en scène est hallucinante d’inventivité, elle exploite et maximise le moindre recoin de son espace exigu. Chaque scène revécue est réinterprétée différemment. Le réalisateur accroche les personnages, les bousculent, les révèlent en les pelant peu à peu comme des oignons pour en découvrir la chair et l’âme. Ils nous exposent leurs failles d’abord avec humour puis plus sérieusement et nous touche en plein coeur en exposant le projet sincère du film. Une oeuvre belle et attachante.

Voilà le film nous a tellement plus. Nous sommes dans la phase ascendante du rituel. Cela ne peut pas s’arrêter si tôt. Il y aura donc un dernier film après quelques collations et restaurations. Il nous faudra errer un peu dans les rues environnantes de Lyon mais le soleil est avec nous.
Nous revenons donc pour notre dernière séance.

The Cured – 2018 – de David Freyne

Le film est le développement en long métrage d’un court du réalisateur. Ellen Page (Juno, Hard Candy, Inception) s’y intéresse et aide la production. L’Europe a été ravagée par un virus transformant les infectés en monstres cannibales. Un remède a été trouvé et les infectés sont traités pour réintégrer la société. Mais comment se réintégrer quand ils se souviennent de tout ce qu’ils ont fait en infectés.
Sur un pitch accrocheur le réalisateur tisse un film aux thématiques accrocheuses mais donc aucune ne parvient vraiment à s’affirmer et le film de retomber assez rapidement sur un film d’infectés assez classique. Une ambiance soignée et par moment assez nerveuse nous évite de sombrer dans l’ennui. Mais la sauce ne prend définitivement pas d’autant que le film rappelle l’excellent série In the Flesh qui dans mes souvenirs semblait beaucoup plus intéressante. (2 saisons disponibles sur la V.O.D illimitée du carré rouge).

Bon c’est une redescente paisible qui nous permet d’envisager tranquillement le retour dans les contrées plus confortables de la cinéphilie quotidienne. Celle ou on peut tranquillement se laisser aller à ne pas choisir, se laisser guider par un algorithme et ne pas chercher plus loin que le bout d’un générique.

Ou alors le rituel…
C’est l’événement marquant une étape importante de son parcours. Un moment qu’il faut garder en tête qui nous permet de continuer à regarder sur le côté quand on pourrait ne regarder qu’en face… Et découvrir de nouveaux purs moments de cinéma comme ceux que les Hallucinations collectives nous font partager…